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Semences autochtones : la Tunisie en prend de la graine

Posted On 26 mars 2018
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Alors que les semences de blé améliorées, massivement importées dans les années 80, sont rattrapées par les maladies, les variétés traditionnelles font de la résistance.

Vêtu d’un pull en laine, les yeux plissés par le vent, Nabil Ben Marzouk contemple son armée : un hectare de «chili», semence autochtone de blé dur, perdu au milieu du mont Lansarine à quelque 360 mètres d’altitude et à 60 kilomètres à l’ouest de Tunis. Lui ne cultive pas le «karim», la variété dite améliorée, car à haut rendement, créée au Mexique, dans un laboratoire du Centre international d’amélioration du maïs et de blé (Cimmyt). Au début des années 80, en pleine révolution verte, les autorités tunisiennes ont favorisé l’implantation de karim pour la production de couscous et de pâtes alimentaires. L’Institut national de la recherche agronomique de Tunisie estimait en 2016 que le karim représentait 40% des terres ensemencées en blé dur.

«Le biskri, le mahmoudi [autres variétés autochtones], le chili symbolisent autant la Tunisie que le drapeau. Personne n’oserait faire disparaître nos couleurs. Pourtant c’est exactement ce qu’il se passe avec nos épis», enrage Nabil Marzouk. Le presque sexagénaire se rappelle quand, enfant, son père et les autres céréaliers ramenaient à dos d’ânes les sacs de blés récoltés péniblement jusqu’à la moissonneuse-batteuse immobilisée faute de pouvoir avancer sur les champs escarpés. S’il ne peut remporter cette guerre, Nabil Ben Marzouk, dont le bras gauche arbore un vaillant tatouage «Je continue», résiste. Avec huit autres agriculteurs locaux, il a créé une association, Amazir, qui produit sur une dizaine d’hectares de la semoule et du boulgour issus des semences ancestrales et vendus jusqu’en Italie.

Chute des rendements

Le temps passant, les variétés améliorées comme le karim sont de moins en moins résistantes aux maladies fongiques (rouille et septoriose), qui peuvent réduire la production de 20 à 40%. Elles ont aussi du mal à s’adapter aux sécheresses de plus en plus fréquentes. Or la grande majorité des 850 000 hectares de blé dur n’est pas irriguée. Résultat, en cas de mauvaises années, les rendements de karim chutent à 5 quintaux (500 kg) par hectare, contre 40 à 60 en moyenne. «Moi, je fais toujours du 15 quintaux à l’hectare quels que soient les aléas et sans eau supplémentaire, ni pesticide ou herbicide», s’enorgueillit Nabil Ben Marzouk.

Consciente des avantages des variétés autochtones, la Banque nationale de gènes (BNG), qui a en charge la conservation de la diversité génétique du patrimoine agricole, a lancé en 2010 un programme de culture in situ. Les producteurs se voient offrir un sac de 50 kilos de semences autochtones. En échange, ils s’engagent à en restituer la même quantité à la fin de la récolte. En 2012, l’institution a reçu plus de 132 000 euros de la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, pour développer ce projet. Quelque 81 agriculteurs cultivent actuellement 38 semences traditionnelles, sur une surface de 100 hectares.

Mise en valeur

«J’ai été surpris de voir les céréaliers aussi réceptifs. Certains se souvenaient de leur père qui utilisait ces semences, d’autres venaient de perdre beaucoup après une mauvaise récolte et ils étaient curieux de les essayer», détaille Amine Slim, responsable du programme à la BNG, qui profite de ses visites sur le terrain pour dénicher des variétés anciennes encore inconnues. De nombreux agriculteurs continuent de cultiver des variétés traditionnelles pour une consommation familiale. «Quand Amine est venu nous voir, nous n’avions pas besoin de ses sacs, se souvient Nabil Ben Marzouk. C’est nous qui lui avons donné nos semences pour qu’il les conserve.»

Grâce à cette démarche, la BNG a pu constater entre autres que la semoule de blé autochtone avait un meilleur taux en protéines que celle issue de variétés améliorées, 17% contre 12% en moyenne. Les variétés originelles produisent également davantage de paille, qui sert à nourrir le bétail ou est revendue sous forme de bottes. Mais ces spécificités ne sont pas reconnues par l’Office national des céréales, le principal débouché pour les producteurs, qui achète les récoltes à un prix fixe, 25,40 euros le quintal. Le blé dur autochtone se revendrait deux fois plus cher auprès des connaisseurs et à l’exportation si la filière était mise en valeur.

Au ministère de l’Agriculture, l’objectif reste l’autosuffisance – la production actuelle atteint 70% des besoins –, ce qui laisse peu de place au chili et à ses consœurs. «C’est une production de niche que l’on pourrait encourager en instaurant une filiale à part, qui revaloriserait le prix de vente, concède Mohamed Ali Ben Romdhane, sous-directeur des céréales à la direction générale de la production agricole. Mais les agriculteurs doivent se regrouper pour qu’ils soient identifiés.»

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